Grossophobie : ces petites phrases qui font mal (et comment y répondre)

"T'as pensé à faire du sport ?" — "Tu as tellement un beau visage." — "C'est pour ton bien que je te dis ça." Ces petites phrases, on les a toutes et tous entendues. Elles semblent anodines, parfois même bienveillantes. Mais elles font partie d'un système qui s'appelle la grossophobie. Et il est temps d'en parler.

ENGAGEMENTS

Olympe Loiseau

3/27/20266 min read

Grossophobie : ces petites phrases qui font mal (et comment y répondre)

Il y a des sujets qu'on évite parce qu'ils mettent mal à l'aise. Pas moi. Ou plus maintenant, en tout cas.

La grossophobie, c'est un sujet qui me tient profondément à cœur — parce que je la vis, parce que je l'observe autour de moi, et parce que je crois qu'on ne peut pas prétendre parler de développement personnel, de confiance en soi, de construction identitaire sans mettre des mots sur ce mécanisme-là.

Alors on va y aller. Sans détour. Et avec le plus de bienveillance possible — pour celles et ceux qui vivent avec, et aussi pour celles et ceux qui, sans s'en rendre compte, participent au problème.

La grossophobie, c'est quoi exactement ?

La grossophobie, c'est l'ensemble des discriminations, préjugés, remarques et comportements négatifs envers les personnes grosses ou perçues comme telles. Elle peut être directe et violente, ou subtile et "bien intentionnée". Et c'est souvent cette deuxième forme qui est la plus difficile à nommer, parce qu'elle se cache derrière la bienveillance, la santé, ou "l'humour".

Elle touche tous les espaces de la vie : le monde médical, le travail, la famille, les transports, les médias, les réseaux sociaux. Elle s'exprime dans des regards, des soupirs, des sièges trop petits, des vêtements non disponibles en certaines tailles, des diagnostics médicaux orientés avant même qu'on ait parlé, et — surtout — dans des centaines de petites phrases qui s'accumulent au fil des années.

Ce n'est pas "juste une blague". Ce n'est pas "pour ton bien". C'est une forme de discrimination. Point.

Ces phrases qu'on entend et qu'on ne devrait plus entendre

Voilà une sélection — non exhaustive, malheureusement — des classiques. Tu en reconnaîtras peut-être. Et si tu t'aperçois en lisant que tu en as déjà dit quelques-unes... c'est OK. L'important, c'est ce qu'on fait avec cette prise de conscience.

"Tu as tellement un beau visage."

Traduction implicite : "Dommage pour le reste." Ce compliment en demi-teinte est l'un des plus insidieux. Il semble gentil, mais il contient une comparaison silencieuse avec un idéal corporel que la personne n'atteint pas. Ce n'est pas un compliment. C'est une consolation.

"C'est pour ton bien que je te dis ça."

Non. Ce n'est pas pour mon bien. C'est pour ta conscience, pour te donner l'impression d'avoir "aidé". Le bien-être de quelqu'un ne passe pas par des remarques non sollicitées sur son corps. Si on n'a pas demandé ton avis sur notre physique, c'est probablement qu'on n't en avait pas besoin.

"Tu as essayé de faire du sport / de manger moins ?"

Comme si une personne grosse n'avait jamais entendu parler d'alimentation ou d'activité physique. Comme si la solution à laquelle tu penses en 3 secondes n'avait jamais traversé l'esprit de quelqu'un qui vit dans ce corps depuis des années. C'est condescendant, et ça repose sur l'idée fausse que la corpulence est uniquement une question de volonté.

"Mais médicalement, c'est pas bon pour ta santé..."

Sauf que... tu n'es pas médecin. Et même les médecins ne devraient pas réduire une personne à son poids avant même d'avoir exploré ses symptômes. La santé est complexe, multifactorielle, et surtout — elle appartient à la personne concernée. La grossophobie médicale est réelle, documentée, et elle a des conséquences graves : des personnes qui évitent les soins par peur du jugement.

"Tu n'as pas l'air grosse pourtant / t'as pas un gros ventre."

Dit pour rassurer, souvent. Mais ça renforce l'idée que "paraître grosse" est quelque chose de honteux qu'il vaut mieux éviter. Ce que ça dit entre les lignes : être grosse, c'est mal. Ne t'inquiète pas, toi tu passes. Merci, mais non merci.

"Tu es courageuse de t'habiller comme ça."

Le courage n'a rien à voir là-dedans. S'habiller, c'est s'habiller. Ce n'est pas un acte héroïque. Ce commentaire suggère qu'une personne grosse devrait se cacher, s'excuser de prendre de la place, se contenter de vêtements "discrets". L'audace de simplement exister dans un corps qui ne correspond pas aux normes ne mérite pas d'applaudissements condescendants.

Pourquoi ces phrases font autant de mal

Chacune de ces phrases, prise isolément, peut sembler bénigne. Le problème, c'est qu'elles ne sont jamais isolées. Elles s'accumulent. Depuis l'enfance, parfois. Depuis le premier commentaire d'un parent, d'un médecin, d'un camarade de classe. Elles se superposent en couches, et elles construisent quelque chose de lourd : la conviction que son corps est un problème à résoudre.

Ce que ces phrases font, concrètement :

Elles épuisent. Devoir gérer, en plus de tout le reste, le regard et les commentaires des autres sur son corps demande une énergie considérable. Une énergie qui pourrait aller ailleurs.

Elles isolent. Quand on sait qu'une réunion de famille ou un rendez-vous médical risque d'amener son lot de remarques, on peut commencer à éviter. Les gens, les situations, les soins.

Elles intériorisent la honte. Le mécanisme le plus pernicieux de la grossophobie, c'est quand elle devient une petite voix intérieure. Quand c'est soi-même qu'on commence à regarder avec ce regard-là.

Et non, la bonne intention ne neutralise pas l'impact. On peut faire du mal sans le vouloir. Ça ne dispense pas de réfléchir.

Quelques réponses à avoir en poche

Parce que rester sans voix, on connaît toutes et tous. Voilà quelques formulations, selon l'énergie qu'on a ce jour-là.

Quand on a envie d'expliquer calmement : "Je t'arrête là — les remarques sur mon corps, même bien intentionnées, ce n'est pas quelque chose que j'accueille. On peut parler d'autre chose ?"

Quand on n'a pas l'énergie de pédagogie : "Ah, intéressant comme remarque." (et on change de sujet)

Quand c'est quelqu'un de proche : "Quand tu dis ça, ça me fait me sentir [jugée / observée / réduite à mon corps]. Ce n'est pas ce que tu voulais, j'en suis sûre. Mais j'avais besoin de te le dire."

Quand c'est un médecin : "Je suis venue pour [le motif de consultation]. Est-ce qu'on peut rester concentrés là-dessus ?" Et si besoin, changer de médecin. C'est permis.

Il n'y a pas une "bonne" réponse. Parfois on répond, parfois on laisse passer pour se protéger, parfois on a juste envie de rentrer chez soi. Tout ça est valide.

Mon engagement : parce que les mots ne suffisent pas

Je ne parle pas de grossophobie depuis un fauteuil confortable en théorie. Je le vis, et depuis longtemps, j'agis.

Pendant plus de dix ans, j'ai été présidente du comité Miss Ronde Martinique. Un concours qui n'a rien d'ordinaire : il célèbre la beauté des femmes rondes, leur confiance, leur présence, leur puissance. Pas malgré leur corps. Grâce à lui, avec lui, dedans. C'est un espace où l'on dit clairement : ton corps mérite d'être vu, admiré, mis en valeur. Pas toléré — célébré. Neuf éditions. Neuf succès. Et puis le Covid est arrivé en 2020, et comme tant d'autres choses, les élections se sont arrêtées. Depuis, la vie a fait son chemin — je ne vis plus en Martinique — mais l'aventure Miss Ronde, elle, n'est pas terminée. L'équipe réfléchit à une 10ème édition hors du commun. Affaire à suivre.

J'ai aussi eu la chance de participer à des expositions photo qui portent ce même message. Notamment "Glorieuse Grosseur", une exposition photographique de Juliette Lancel, qui met en images des corps gros avec une beauté frontale, sans filtre et sans excuses. Des corps qui occupent l'espace. Des corps qui regardent droit dans l'objectif. Ce genre de projet, ça fait quelque chose. Ça fait du bien à voir. Et ça dit, très simplement, ce qu'on répète depuis trop longtemps : ces corps ont leur place.

Tout ça pour dire que mon engagement contre la grossophobie n'est pas accessoire dans ma vie de slasheuse. C'est central. C'est une conviction profonde que personne ne devrait avoir à se battre pour mériter de la dignité dans son propre corps.

Ce que j'ai envie de dire à celles et ceux qui vivent ça

Ton corps n'est pas un problème. Il n'est pas un chantier en cours, une version provisoire en attendant mieux. Il est toi, maintenant, aujourd'hui. Et tu mérites de prendre de la place — dans les conversations, dans les espaces, dans ta propre vie — sans avoir à te justifier.

La grossophobie est un système. On ne le démonte pas seul·e, et on n'est pas responsable de l'avoir subi. Mais on peut, ensemble, apprendre à le nommer. Et nommer, c'est déjà une forme de résistance.

Si tu traverses quelque chose de difficile en lien avec l'image de ton corps, la façon dont tu es perçue, ou les discriminations que tu vis — je t'invite à en parler. Avec moi, avec un·e professionnel·le, avec une communauté bienveillante. Tu n'es pas seul·e.

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